L’Église Saint-Paul — « expression » architecturale

par Professeur Dr Georges P. Lavas, architecte

Depuis cinquante ans, la conception dominante en Grèce (hormis quelques brillantes exceptions) chez les chefs ecclésiastiques et les architectes sur la construction d’églises pourrait se résumer ainsi : «Nous vivons dans un lieu, plein de grands et de petits chefs d’œuvre, produits par l’architecture byzantine et post-byzantine. Ce sont nos modèles et nos guides. L’art religieux n’est rien d’autre, ne saurait être autre chose que coupoles, voûtes, colonnades couronnées de chapiteaux, demi coupoles, triangles sphériques, iconographie et ambiance byzantine…».

Malheureusement, ce que l’architecture très dynamique du passé a produit de grandiose représente à nos yeux une solution facile qui consiste à copier, répéter servilement un résultat morphologique achevé. Nous aboutissons ainsi à des modèles-clichés, tels que d’éminents maîtres de l’histoire artistique chrétienne — A. Orlandos et F. Kontoglou — nous les ont proposés, il y a quelques décennies. Ces clichés soulèvent deux problèmes en tant qu’historisme académique de style «néo-byzantin» :

  1. Dans la grande diversité de formes et de figures, fournies par la somptueuse tradition1, nous avons fait un choix arbitraire qui se résume dans les types suivants :

    1. églises cruciformes avec coupole,
    2. basiliques à trois nefs avec coupole,
    3. basiliques en croix inscrite avec coupole ou
    4. églises à plan central avec coupole. Les centaines d’églises nouvelles, érigées en Grèce et ailleurs, dans la seconde moitié du XXe siècle, illustrent ce problème. Dès lors, le grand dynamisme de la tradition se trouve freiné.
  2. En imitant d’anciens modèles, issus d’autres époques avec les matériaux, les méthodes de construction, adaptés aux conditions économiques et sociales, aux besoins religieux et cultuels, ainsi qu’aux potentialités de la société chrétienne d’antan, nous privons notre époque de ce que nos aînés avaient : bâtir des églises en faisant preuve de créativité et d’originalité, comme le prouvent à Byzance la période constantinienne et justinienne, le XIe siècle avec Constantin Monomaque et l’époque des Paléologues. La nôtre ne laissera pas son empreinte dans l’histoire de la civilisation comme une expression interne et ontologique originale, puisqu’elle a recours à des emprunts stylistiques anciens. Dès lors, les fidèles se sentent éloignés des lieux de culte qui, étant des copies architecturales et picturales, ne sont plus en mesure d’émouvoir l’homme moderne. Il en serait de même pour un orateur contemporain. Si, dans sa prédication, il adoptait le style verbal et rhétorique de Chrysostome ou la passion d’Élie Méniatis, au lieu d’essayer de s’en inspirer, il ne saurait émouvoir son auditoire. Les centaines d’églises actuelles, souvent de grandes dimensions — ne fût-ce qu’à Thessalonique2, cinquante-six églises majestueuses ont été bâties entre 1950 et 2000 — illustrent cette réalité. Elles passent inaperçues, sont presque «muettes» en tant qu’art religieux, alors que, quantitativement, elles constituent ou devraient constituer un fait artistique majeur, à l’instar de Byzance, dont plusieurs «expressions» préservées rendent compte de la splendeur de ses chefs-d’œuvre.

Ayant donc en vue la problématique que soulève «l’ankylose» constatée dans l’architecture religieuse de notre temps3, mais forts aussi du soutien des ecclésiastiques susmentionnés du Patriarcat Œcuménique, nous avons essayé de résoudre le problème architectural qui consistait à créer une église orthodoxe à Chambésy, en dissociant son ontologie et sa morphologie ou en cherchant le constant dans son contenu variable.

En tant que création architecturale, l’église orthodoxe est parmi les rares exemples d’édifices dont deux paramètres dictent l’organigramme fonctionnel : la notion de lieu saint ou sacré — défini et consacré par le VIIe concile Œcuménique, et les prescriptions institutionnelles et légales ultérieures4 ; la structure séculaire de la liturgie divine. Maintenues constantes, elles doivent rester inaltérées. Parallèlement et en même temps, la variété de catégories typologiques dans l’architecture orthodoxe ancienne permet aujourd’hui aussi la flexibilité dans la façon de structurer, organiser, et aménager les espaces et les surfaces de la coquille architecturale, conformément aux données de chaque époque. Ces éléments déterminants nous ont servi de fil conducteur pour dessiner l’église Saint-Paul.

Nous sommes partis de l’idée que cette église serait porteuse de l’esprit et de la signification du Patriarcat Œcuménique. À ce titre, elle ne pouvait que respecter et exprimer la tradition séculaire, notamment en sa qualité d’ambassadrice et de présence architecturale dans l’environnement non orthodoxe où elle est située. Dès lors, il fallait manifestement exclure d’emblée des positions extrêmes et des solutions morphologiques «modernes» ou «radicales». Guidés donc par la tradition orthodoxe, nous nous sommes longtemps tourmentés pour trouver l’expression juste, celle qui, à notre avis, traduirait «l’esprit» et non pas la «lettre» de cette source vivifiante.

Pour interpréter cette tradition, nous avons eu principalement recours à l’esprit et à la structure qui caractérisent le culte de l’Église orthodoxe. Nous avons ensuite eu recours aux formes et à l’organisation que l’art orthodoxe de bâtir a prises au cours de l’histoire. En accordant ainsi la priorité aux forces qui, chaque fois, donnent forme au lieu du culte, nous pensons exprimer l’Église qui, sous l’inspiration du Saint Esprit, interprète la Vérité en lui imprimant l’habit d’une époque. J’ai déjà donné des exemples de la structure dynamique qui caractérise le culte orthodoxe en citant les solutions que l’art byzantin, dans ses périodes d’éclat, a apportées à la construction d’églises. Ces solutions montrent que la tradition n’est pas statique. C’est une notion dynamique, une identification au rôle social de l’Église qui, alors qu’elle accepte l’essence constante et immuable de la tradition, ne peut être tributaire des diverses formes que cette tradition a successivement revêtues.

À travers les siècles, la structure du culte, principalement la forme de la divine liturgie suivant le rite orthodoxe, demeure inaltérée. En conséquence, la structure première du lieu cultuel ne peut être modifiée. Dès lors, l’église conserve ses principaux axes d’orientation, la forme de la croix, la séparation trinitaire en : sanctuaire (avec autel de la préparation et sacristie), nef comprenant les zones et les caractéristiques requises par la divine liturgie (soléas, chœurs, ambon, etc.) et narthex. En conservant ce schéma fondamental, nous exprimons à la fois le symbolisme et le fonctionnalisme du culte orthodoxe.

En partant des données cultuelles — symbolisme et usage fonctionnel des lieux — nous avons essayé de souligner et de mettre en évidence l’espace ainsi structuré, suivant des critères qui se réfèrent au sentiment, aux nouveaux matériaux et aux possibilités techniques d’aujourd’hui. Les matériaux de construction –en l’occurrence du béton armé principalement– et la technique moderne permettent d’exprimer par l’architecture religieuse ce que notre époque demande au fond aussi à la religion : refuser l’isolement et la fragmentation, adopter l’unité des fidèles, l’esprit collectif et l’effort commun de prière et de salut. Cet esprit d’équipe qui anime les chrétiens –ordre séculaire, en même temps que puissant élan contemporain et effort des Églises jusqu’à la plus petite communauté– trouve son expression dans l’aménagement de la nef. Espace unique et libre de tout élément intérieur de soutien, colonne ou mur, elle constitue un lieu d’élévation spirituelle embrassant tous ceux qui participent à la liturgie. Confortablement et convenablement meublée, elle contribue à développer l’esprit d’équipe. Elle dirige cet esprit vers un point — la scène des «actes» liturgiques — contribuant architecturalement à atteindre l’objectif ultime du culte qui est de transporter le croyant du quotidien vers une sphère de spiritualité et d’envolée religieuse.

Pour atteindre cet objectif, nous avons fixé notre attention sur la façon dont la lumière pénètre dans cet espace. Nous savons que la lumière, avec la masse (matière) et l’espace (vide) que celle-ci définit et englobe, sont les trois éléments fondamentaux de toute création architecturale. Cet élément revêt une signification particulière dans les édifices religieux où, grâce à la lumière, la mise en valeur de l’espace crée les conditions qui différencient ces constructions d’autres destinées à des fonctions dépourvues de contenu et de symbolisme transcendants. À Chambésy, le dessein consiste à faire introduire la lumière graduellement, du point de vue quantitatif et qualitatif. Donner ainsi à celui qui entre dans le narthex le sentiment de coupure entre l’espace extérieur et celui qui s’ouvre à lui en franchissant le seuil de l’église. La lumière réduite dans le narthex, pénétrant non pas des côtés, mais du toit, permet de distinguer cette partie. Cette différenciation est nécessaire pour passer de l’extérieur, dépourvu de qualité et de signification propre, à la nef et au sanctuaire, espaces par excellence chargés de transcendance et d’inspiration religieuse.

En avançant vers le centre de l’église, l’éclairage s’amplifie pour devenir un torrent de lumière, au centre du soléas où ont lieu les «actes» liturgiques. De l’entrée de l’église à la Porte royale de l’iconostase, la lumière suit un cours ascendant, dirigeant ainsi la progression du fidèle de façon intense et imposante. Par des moyens purement architecturaux (lumière, mouvement, rapports optiques entre les points cruciaux de l’espace cultuel), elle renforce l’effet recherché d’envolée et d’élévation. Avec la parole, la psalmodie et l’iconographie religieuse, en se référant au sens actuel de l’espace, l’architecture contribue ainsi à parfaire la structure cultuelle du rite orthodoxe.

Par la création d’une iconostase basse, faisant le lien organique entre le sanctuaire et la nef, le rapport de ces deux principaux espaces s’harmonise aux besoins cultuels et à la tradition orthodoxe de construction d’églises. Intense et dominante au point de leur jonction, la lumière devient le moyen d’intégrer tous les éléments nécessaires au culte (autel, soléas, ambon, chœur et siège de l’évêque), permettant de les associer traditionnellement, de satisfaire aussi le plérôme chrétien et ses demandes actuelles de communication.

Le besoin de communication a servi de critère pour structurer l’intérieur de l’église. Pour l’architecte, il fallait créer un rapport plus direct entre l’action à l’intérieur du sanctuaire et la nef. Cet impératif émane de l’esprit qui anime actuellement les dirigeants de l’Église, désireux d’intensifier et de développer, à tous les échelons et à tous les niveaux, le débat créatif entre les membres de la communauté chrétienne. En cherchant à établir le contact visuel entre les deux espaces, nous avons opté pour des surfaces courbes qui se succèdent et qui sont unifiées «d’en haut». Dès lors, nous avons placé la principale source de lumière, là où le service imposant de la divine liturgie doit parvenir à son summum.

Tous les autres éléments intérieurs contribuent à créer cette sensation. Le style architectural, qui caractérise l’espace, comporte des tracés doux et simples, bien que hiérarchisés, et des proportions qui favorisent une ambiance tout à la fois chaleureuse et solennelle. Les surfaces sont destinées à recevoir l’indispensable élément iconographique, mais, de nouveau, dans l’intention de mettre l’espace en valeur et non pas de charger inutilement les surfaces.

Avec l’évolution de l’art, l’iconographie «didactique» de Byzance qui, par la figuration, était destinée à propager les vérités de l’Évangile dans le vaste public chrétien, n’a plus de nos jours la même importance. Les surfaces surchargées, véritable horror vacui, qui ne sont que des imitations étrangères au sentiment artistique de notre époque, suscitent indifférence et éloignement chez le croyant. À Chambésy, en revanche, grâce à sa présence dynamique et étudiée, la peinture est partie organique de l’ensemble, de façon à ne pas rivaliser avec l’harmonie de l’espace architectural. À cette fin, l’artiste Rallis Kopsidis et moi avons d’emblée analysé ensemble la structure architecturale et les impératifs iconographiques, pour que la peinture complète l’architecture et vice-versa.

LAVAS P. Georges, Architecte, Membre de l’Académie d’Athènes, L’Église Saint-Paul — « Expression » architecturale, dans EPIMELIA S.A. (éd.), « Centre Orthodoxe du Patriarcat Œcuménique — Chambésy Genève. 35 ans au service de l’Église et de la Théologie Œcuménique », Epimelia S.A., Athènes 2003, p. 183–193.
  1. Cf. l’ouvrage en trois volumes : Monastères du monachisme orthodoxe, 1er vol : «Monastères au long de la voie Egnatia – Épire – Macédoine occidentale – Albanie méridionale» ; 2ème vol : «Monastères au long de la voie Egnatia – Macédoine centrale et occidentale – Thrace – FYROM méridionale – Bulgarie méridionale» ; 3ème vol : «Monastères d’îles de la mer Égée – Crète – Dodécanèse – Îles du nord-est de la mer Égée», éd. Ministère grec de la culture, Athènes 1999 (en grec).
    Il est intéressant de signaler que le domaine de la tradition balkanique, que nous copion aujourd’hui de manière servile et fragmentaire, révèle un prodigieux panorama de solutions architecturales originales, une infinie diversité d’inventions et de variantes figuratives et, en général, une liberté dans l’organisation de plans et de vues ou de revêtement et de décoration de ces monuments religieux, réalisés avec des matériaux traditionnels et les possibilités techniques limitées du passé.
  2. Une recherche présentée en 1985 par un de mes étudiants à la Faculté d’architecture de l’université de Thessalonique, M. Néoclès LOUKOPOULOS, illustre ce fait. Son étude porte sur les églises érigées dans la zone urbaine de Thessalonique et de ses environs. Aujourd’hui ce nombre a augmenté et cela vaut analogiquement pour tout le territoire grec.
  3. Depuis le siècle dernier on s’interroge sur ce problème et on en débat dans d’autres pays européens où, là aussi, le phénomène de l’historisme s’est posé avec acuité. À cet égard, les propos de Chr. Martin WERNER sont révélateurs. Dans son ouvrage Das Ende des Kirchenbaues (Zurich 1971, p. 245), il constate que l’architecture religieuse de l’historicisme est confrontée à la question cruciale, «s’il faut certifier sa fin», dans le sens qu’elle ne saurait être considérée comme une réponse aux exigences contemporaines et aux espérances de la société chrétienne. Dans la bibliographie grecque en la matière, en réalité très pauvre, citons l’ouvrage de K. KALOKYRIS, La construction d’Églises et l’art moderne – Architecture, Peinture, Thessalonique 1978 (en grec), contenant des remarques pertinentes et fournissant plusieurs exemples d’églises orthodoxes en Grèce et à l’étranger.
  4. Cf. OIKONOMOU E., Le lieu sacré, Analyse biblique, historique et canonique, Athènes 1997, p. 27 (en grec), et TROIANOS S., Die Einweihung und Entweihung der Kirchengebäude nach orthodoxes Kirchenrecht, «Byzantinisches Archiv» München-Leipzing 19 (2000), p. 382 sq.